En clin dil à Hokusai et à ses Trente-six vues du mont Fuji, CHRISTIAN BROUTIN nous offre trente-six vues du Mont-Saint-Michel, un hommage humoristique et respectueux au mont sacré visité chaque année par des foules innombrables.
Depuis quelques saisons, Christian Broutin appartient, en douce,
au château de La Roche-Guyon. Il a accueilli dans la bibliothèque
les visiteurs de La lecture, ce
vice impuni (2007), puis guidé dans un parcours plus
compliqué ceux du Coffre
meurtrier (2008). Lui, l’homme de l’image,
peintre et illustrateur, s’est fait porteur de paroles
envolées (qu’on retrouve imprimées dans la Bibliothèque
fantôme). Il fait aussi voler les écrits : ce peintre dit
“maxi-réaliste“ a posé sur les livres de poche ses
illustrations qui ont fait rêver des générations ; il a réalisé des
timbres postaux, de préférence en format panoramique, sur ses
sujets de prédilection : dinosaures, fleurs, tour Eiffel à la
Delaunay, jardins de Versailles, miniatures délectables des
très riches heures de la poste.
Christian Broutin a le goût des objets volants, soigneusement
identifiés. Il faut dire que la fenêtre de son atelier
s’ouvre sur cent-quatre-vingt degrés de ciel et domine
l’ample boucle de la Seine : « une rivière de soie glisse/ au
pied de falaises rabotées », a écrit pour lui Andrée Chedid. Donc,
il peint le ciel, l’air, des immensités, et les objets
pesants, rocs, montagnes, s’y installent calmement, en
suspension. Ses paysages - nuages, fleuves, montagnes, icebergs,
gouffres,– ont l’ampleur et l’extrême
précision du rêve. Une sorte d’«heroïc fantasy» qui se
souviendrait de Böklin et de Caspar Friedrich.
Mais son vrai, son unique château dans les nuages, c’est le
Mont-Saint-Michel. Il en a fait son logo, le signe graphique
avec lequel il a le plus joué. Ce triangle pointu, légèrement
bosselé, ce bigorneau posé sur la mer ou sur les tangues, aussi
universellement reconnaissable que le sourire de la Joconde, il
nous l’apporte cette fois au château de La Roche-Guyon.
Et dans tous ses états : palais idéal, envolé, sombre prison de
légende, objet flottant, fleuri, kitsch, transportable partout dans
le monde
Des images à regarder de près, en une sorte de bande dessinée
multidimensionnelle, clin d’œil à Edgar P. Jacobs et à
son chronoscaphe dissimulé quelque part dans les boves du
château.
Christine Friedel
Visiter le site de Christian Broutin
À lire
La Fée des grèves - Paul
Féval / L’abbaye du
Mont-Saint-Michel - Jean-Paul Brighelli - Guides Gallimard -
coll. Octavius - 1999 (illustration Christian Broutin) / Le Mont-Saint-Michel -
minitinéraires - ed. du Patrimoine - 2003 / Entre ciel et mer, le
Mont-Saint-Michel - Jean-Paul Brighelli - Découvertes
Gallimard n° 28 -1987 et 2008 / Le secret du Mont-Saint-Michel -
Vincent Roc Roussey - P. Galodé - éd. Saint Malo - 2008 / Notre coeur - Guy de
Maupassant / Abbés -
Pierre Michon - éditions Verdier - 2002 / Vitesse de la
lumière-Instantanés - Christian Broutin et Andrée Chedid -
collection Le voir dit, éditions de l’Amandier - 2006
Entretien avec Pierre André
Lablaude, architecte en chef des Monuments Historiques
par Christine Friedel
CF : Vous avez longtemps travaillé sur le Mont-Saint-Michel,
c’est un lieu mythique
PAL : Sous l’ancien régime, le Mont est perçu comme un
endroit hostile : certes, c’est un refuge. Mais
l’abbaye possède de très vastes domaines, et l’abbé a
autorité de justice. D’où l’existence de la prison, qui
devient ensuite prison royale, puis maison centrale : le site
garantit une haute sécurité. La mer fait peur, aussi. La peinture
de la mer, la poésie de la mer, ne commencent en Europe
qu’avec le romantisme. Dès 1830, 1840, l’image du Mont
est popularisée par des peintres. Mais le Mont devient lieu de
tourisme surtout à partir de son classement, en 1874. On doit à
Edouard Corroyer, l’architecte, un remarquable relevé, et un
projet de restitution fantasmée qui heureusement n’a pas
abouti ! Mais c’est avec la reconstruction du clocher central
et de la flèche (par Victor Petit-Girard, entre 1894 et 1897) que
l’image romantique du Mont a été fixée. Les Monuments
historiques en ont fait un « produit touristique » parfait.
CF : Maupassant en parle dans son roman Notre cœur...
PAL : La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième
portent la marque de cet engouement touristique. Aujourd’hui,
on peut parler d’une ”surfréquentation“, qui
pourrait être dangereuse pour le monument, et très bonne pour le
commerce : les flux sont mécaniquement poussés dans les
boutiques... Il y a eu conflit, bien sûr, entre les logiques de
conservation du patrimoine et les logiques économiques : le
magnifique plan-relief offert à Louis XIV nous a donné le moyen de
concilier les deux. Nous avons pu reconstruire à l’identique
des maisons disparues, et densifier le bâti du village sans
dénaturer l’image mythique du Mont.
CF : Le Mont-Saint-Michel est-il un monument difficile à restaurer
?
PAL : Il pose des problèmes particuliers, du fait de son caractère
composite et du fait de son site. Il a été construit en
“poupées russes“ sur la pointe de son rocher. Chaque
nouvelle enveloppe doit trouver son ancrage : par exemple, la nef
de l’église supérieure est en surplomb à trente-deux
mètres au-dessus des rochers. Notre travail a été de la réancrer.
Les remparts, qui datent de la guerre de cent ans, sont à moitié
construits sur le sable, la Sée et la Sélune sapent leurs bases,
les tours sont tombées une à une au cours des siècles.
Jusqu’ici, les bâtiments ont subi un effondrement tous
les cent ans Les problèmes de restauration sont toujours
les mêmes : un équilibre à trouver entre la conservation de
l’existant et l’élimination des éléments parasites.
Aujourd’hui, le Mont a trouvé sa forme parfaite. Les nouveaux
projets, sur lesquels j’ai travaillé, doivent garantir la
pureté de cette forme, plus au péril des sables qu’au péril
de la mer
CF : Vous avez dit que le château de La Roche-Guyon pose des
problèmes comparables ?
PAL : Oui, par l’osmose étroite entre le site et le
bâtiment, par son caractère composite, bâtard, pris entre diverses
époques, et par son irréductible mystère.